Afin de transformer radicalement notre société, les socialistes militent notamment pour l’avènement d’un nouveau modèle de développement économique, social et écologique. Celui-ci passe, entre autres choses, par une reconsidération profonde du rapport que l’Homme entretient avec son environnement et de la manière dont il est amené à l’exploiter. C’est pourquoi les socialistes ne sauraient se désintéresser de la question agricole, tant cette dernière constitue un élément fondamental de la dialectique homme / environnement dont nous venons de souligner l’importance. Ainsi, nourrir une réflexion sur l’agriculture de demain, l’agriculture que nous voulons, apparaît comme capital pour notre famille politique.
Changer de logique de production
Inventer l’agriculture de demain, c’est avant tout imaginer les moyens à même d’accélérer le basculement d’une logique agricole productiviste au profit d’une logique qualitative, écologique, et ayant pour but d’assurer l’autosuffisance alimentaire d’un territoire donné. Pour atteindre cet objectif, nous devons tout d’abord nous accorder sur un diagnostique pointant les défaillances de la logique actuelle, ce qui nous amènera à réfléchir sur les moyens que doit se donner la puissance publique pour répondre, en termes agricoles, aux impératifs sociaux et environnementaux auxquels nous devons faire face. Cela impliquera également de (re)considérer le rôle que joue le monde paysan au sein des territoires et de façon connexe, au sein de la société tout entière.
Vivre de son métier
Face à la crise sans précédent que traverse aujourd’hui l’ensemble des filières agricoles, il est primordial de prendre le temps de concevoir l’agriculture de demain. Les solutions proposées à l’heure actuelles cèdent au court termisme et ne font que pallier l’urgence, dans le meilleur des cas, sans donner de perspective réelle d’amélioration et d’évolution sur le long terme. La multiplication des plans d’urgence et autres plans de sauvetage de telle ou telle filière ne saurait être la solution idoine au problème structurel que connaît la production agricole. En effet, dans le contexte actuel, de nombreux producteurs sont dans l’impossibilité de dégager un revenu décent de leur travail. Or, le maintien –à minima– du revenu est la base de toute activité.
Se pose d’abord la question de l’origine du revenu. Vivre de sa production, ou vivre des subventions, cela ne revient pas au même. La logique productiviste qui est encore de mise aujourd’hui, largement encouragée par le fonctionnement, au niveau européen, de la Politique Agricole Commune, a perverti le système agricole, en rendant les agriculteurs dépendants non plus de leur seule production, mais des subventions perçues. Ainsi, une incertitude nouvelle s’est-elle immiscée dans la vie de nos paysans : si dans le passé, l’incertitude portait sur le volume et la qualité de la production, l’incertitude porte aujourd’hui essentiellement sur le montant des aides perçues. Compte tenu du fait que plus de 80 % des subventions sont perçues par moins de 20 % des agriculteurs, un rééquilibrage des aides s’impose, prenant un compte un triptyque que nous considérons indissociable : la surface de l’exploitation, la production effective et les actifs agricoles. D’autre part, nous plaidons en faveur de la sortie de l’agriculture de l’Organisation Mondiale du Commerce, considérant que l’agriculture n’est pas une marchandise, et qu’elle ne doit pas être laissée aux mains du capitalisme financier, qui ne se soucie pas de la finalité de l’agriculture –nourrir les hommes–, mais ne s’intéresse qu’aux bénéfices dégagés.
L’agriculture victime de la mondialisation
A l’heure où s’élabore un nouveau modèle de développement prenant en compte les impératifs de planification écologique, l’agriculture doit (re)trouver toute sa place dans « l’alter-société » que nous sommes en train de construire. Le développement des circuits courts, et la formidable multiplication des AMAP, à laquelle nous assistons depuis quelques années, ne font que répondre à un principe écologique de base : ce qui est produit localement se consomme localement. Il ne s’agit-là bien entendu pas de protectionnisme de bas niveau, mais bel et bien de lutter contre des incohérences d’ordre structurel : comment, en effet, accepter qu’un agneau produit en Nouvelle-Zélande et devant « voyager » plus de 14 0000 km pour gagner notre pays, coûte en définitive moins cher qu’un agneau français ? Pour mettre fin à de telles inepties, la mise en place, à l’échelle européenne, d’une taxe sur les produits agricoles importés proportionnelle à l’impact environnemental du transport des marchandises en question, doit être instaurée. Celle-ci participerait d’ailleurs d’un protectionnisme plus large à même de lutter contre le dumping social et environnemental. L’impact serait triple : réduction des émissions de CO2 par une diminution du transport de produits agricoles devenu trop coûteux, incitation au développement des circuits courts et développement du marché intérieur dans les pays connaissant la famine, qui sont paradoxalement souvent de gros exportateurs de produits agricoles. Bien évidemment, dans cette optique, une réorganisation profonde de nos filières s’impose, certes, afin que celles-ci puissent répondre aux besoins locaux. Plus globalement, l’objectif d’autosuffisance alimentaire, à la plus petite échelle possible, et pour tous les pays producteurs, doit être recherché, d’autant plus que la pérennisation et le développement d’une agriculture locale est également la garantie d’emplois locaux par définition non-délocalisables. A ce titre, l’importance du maintien des surfaces agricoles sur les territoires doit être soulignée, et doit être inscrite dans les SCOT (Schéma de COhérence Territoriale) et/ou les PLU (Plan Local d’Urbanisme), notamment en instaurant un cadre national strict de passage d’un terrain agricole à un terrain constructible et obliger les collectivités soit à acheter un terrain agricole de même taille pour faire de la réserve foncière soit à alimenter un fond national d’aide à la paysannerie.
En outre, il apparaît capital de pouvoir revenir sur les logiques de contractualisations commerciales entre producteurs et distributeurs, contractualisations qui ont abouti à la perte totale d’indépendance pour les premiers au profit de l’augmentation des marges des seconds. Nous voulons des exploitations à taille humaine, indépendantes sur le plan économique, maîtresses de leur destin et de leur production, capables de s’adapter aux besoins du marché. Bien entendu, l’objectif de maîtrise globale de la production ne saurait être abandonné, mais celui-ci nécessite une réelle discussion et une prise en compte des spécificités territoriales. A cet égard, il faut également favoriser au maximum le développement de petites structures coopératives locales, modèle alternatif aux grosses coopératives multinationales, dans la mesure où elles permettent non seulement aux producteurs d’avoir une plus grande emprise sur le devenir de leurs produits, mais aussi le partage plus équitable des richesses.
L’agriculture au cœur de la planification écologique
Toutefois, il serait indécent de demander aux seuls agriculteurs de prendre leurs responsabilités pour inventer l’agriculture de demain. La puissance publique se doit d’être particulièrement incitative, en développant, par exemple, des plates-formes d’approvisionnement locales pour la restauration publique, plates-formes elles-mêmes alimentées en produits locaux, ce qui implique notamment une modification des modalités d’octroi de marchés publics favorisant les circuits courts, ou à défaut, permettant aux producteurs locaux, qui en l’état actuel des choses ne peuvent répondre aux appels d’offres tels qu’ils sont conçus, de faire jeu égal avec la concurrence. D’autre part, il est du ressort des pouvoirs publics de promouvoir le développement de l’agriculture biologique, non pas en tant que fin en soi, mais dans l’optique de lui faire prendre le pas sur l’agriculture intensive classique. L’on parle bien de mutation agricole, et non pas du simple développement d’une agriculture alternative. Cependant, et bien évidemment, force est de constater que rien ne se fera sans une prise de conscience par le consommateur lui-même des enjeux agricoles liés à l’achat de tel ou tel produit de consommation à telle ou telle période de l’année. Cette prise de conscience, pour laquelle la puissance publique a également un rôle à jouer en matière de communication et d’incitation, apparaît comme un préalable indispensable à la mutation agricole que nous appelons de nos vœux.
Dans les territoires ruraux fréquemment sinistrés en matière d’emploi, l’agriculture reste bien souvent une des dernières clés de voûte des territoires en question : le paysan constitue à cet égard un acteur clé dans le maintien et/ou le développement de l’économie réelle à un niveau local. En effet, pour chaque paysan, ce ne sont pas moins de sept emplois en amont et/ou en aval qui sont induits. D’autre part, ce que gagne un paysan est généralement totalement réinvesti sur le territoire où il exerce. Le paysan est donc le garant d’un certain dynamisme territorial qui profite à tous. Voilà bien une réalité qui replace l’agriculteur non pas à la marge mais complètement au centre de l’activité et de la vitalité économique d’un territoire donné, territoire dont l’aménagement résulte en partie de l’activité s’exerçant sur celui-ci par l’ensemble du monde paysan.
Un métier pas comme les autres
Nourrir les hommes : voilà bien là l’un des métiers les plus nobles, dans lequel ceux qui l’exercent mettent souvent bien plus que leur simple force de travail ; ils y mettent leur vie (en témoigne le taux de suicide particulièrement élevé chez les paysans qui n’arrivent plus à s’en sortir) et y impliquent leur famille. D’où l’importance de mener pour cette profession aussi une véritable bataille culturelle, à même de tordre le cou aux clichés et autres idées reçues. Tout d’abord, la difficulté du métier de paysan invite à ouvrir une réflexion sur les conditions de travail des paysans : si l’agriculture change, le métier peut changer lui aussi. En dépit du fait que l’astreinte que représente la responsabilité d’une exploitation demeure –on ne quitte pas son troupeau comme l’on quitte une machine-outil, la pénibilité et la dangerosité (produit chimique …) du métier ne doivent pas être oubliées. De plus, les paysans ne sauraient être les grands exclus de la société du temps libéré. A ce titre, les structures coopératives de type GAEC (Groupements Agricoles d’Exploitation en Commun) sont à encourager, tout comme le recours aux services dits de remplacement, encore méconnus du grand public, et qui permettent pourtant à de nombreux jeunes agriculteurs d’acquérir de l’expérience avant de prendre eux-mêmes à leur charge une exploitation.
Penser l’agriculture de demain revient donc également à poursuivre une réflexion globale sur les objectifs, les valeurs et les idéaux qui sont les nôtres. Planification écologique, relance économique, alternative au libre-échange débridé, dynamisme des territoires ruraux, société du temps libéré, conditions de travail… : autant de sujets que l’agriculture impacte directement ou indirectement et qui (re)placent cette dernière au cœur d’un projet de société global mettant l’impératif de développement durable au premier plan, et faisant de l’intérêt collectif une priorité absolue. En un mot : un projet socialiste !

