« On ne nait pas citoyen, on le devient », clamait Leo Lagrange, ministre du front populaire. Permettre aux Hommes et aux Femmes de maîtriser leur destin passe par des politiques éducatives et du temps libéré, c’est autour de ces deux thématiques que la démocratie s’est construite, que la citoyenneté est initiée et exercée ! Nous sommes en pleine crise, une crise à la fois économique, sociale et environnementale ; mais aussi une crise de sens, de représentations : n’ayant plus de projets collectifs mobilisateurs, chacun se réfugie dans une identité particulière, religieuse, communautaire ou régionale…
Les grands progrès de l’Histoire, de la Révolution française à mai 68, de 1848 au Front populaire, ont été permis par la mobilisation des classes populaires, à travers le passage de la « classe en soi » à la « classe pour soi », selon les mots de Marx. L’affirmation de cette conscience citoyenne a toujours renforcé la volonté des classes laborieuses de conquérir le champ des savoirs pour être mieux à même de décider dans la société. Pour cela, l’éducation populaire a notamment permis d’armer les consciences. Les clubs et les journaux durant la Révolution, les bibliothèques d’ouvriers et les associations d’éducation populaires ont ainsi permis de former des citoyens avides de construire un monde nouveau, plus juste et plus solidaire.
Cette réflexion pose évidemment la question de la place du travail dans la société. Mais il s’agit aussi une réflexion sociale sur la démocratisation du temps choisi.
Pour une société du temps libéré
Acquis de hautes luttes, le temps libre est aujourd’hui le principal temps de notre vie éveillée. Le temps libre des français a été multiplié par quatre en un siècle. Alors qu‘un ouvrier du XIX eme siècle travaillait pour 70% de son temps de vie hors sommeil, nous consacrons aujourd’hui 16% de notre temps de vie éveillé au travail.
Le socialisme s’est toujours intéressé à l’organisation du temps libéré, comme symbole de l’émancipation de l’homme, libéré du travail aliénant, cherchant à maitriser son temps. La gauche a notamment été à l’initiative de l’ organisation des loisirs et des sports par le sous-secrétaire d’état Léo Lagrange, la création des congés payés par Léon Blum, la création de la fédération léo lagrange par Pierre Mauroy, la création du ministère du temps libre et réduction du temps de travail en 1981…
La réduction du temps de travail à 35 h en 1998 a marqué un nouveau tournant dans la conquête du temps libéré. Malgré l’avancée historique que consistait cette réforme, pour la première fois, la réduction du temps de travail est face à de nombreuses critiques de la part des classes populaires, la gauche n’ayant pas su concilier réduction du temps de travail et augmentation des salaires, malgré une croissance soutenue ; les salariés ont vu ainsi leurs salaires gelés sur plusieurs années et n’ont pas eu les ressources pour profiter de leur temps libre. Néanmoins, il ne faut pas réduire les inégalités d’accès au temps libre à la seule dimension financière : « l individu qui est maitre de son temps ne peut en profiter que s’il a fait d’études pour avoir une multiplicité de désirs d’utilisation de ce temps » (Jean Viard).
Fier de notre histoire, conscient des enjeux du 21ème siècle, nous nous inscrivons dans cette démarche de civilisation construite par les socialistes. En France, 19 millions de personnes travaillent à temps plein, 4 millions sont chômeurs et 3 millions à temps partiel. Aujourd’hui, le individus sont inégaux face au temps de travail entre ceux qui font des études courtes et longues, entre ceux qui ont un CDI et ceux qui sont en temps partiel, entre le temps de travail des femmes et le temps de travail des hommes, entre ceux qui ont une espérance de vie longue une fois à la retraite et ceux qui en ont une courte. C’est à une rédéfinition globale du temps de travail dans la société que nous devons mener : qui passe notamment par les 32H entendu comme la semaine de 4 jours, tout comme par la prise en compte de la pénibilité dans l’âge de départ à la retraite que nous accompagnons d’un projet politique du temps libre.
Pour un temps libre émancipateur
Si historiquement, le temps libéré s’analyse d’abord dans son rapport au travail, depuis plus de 100 ans, de nombreux acteurs de l’éducation populaire se sont donné comme mission de valoriser «ce temps libéré au travail».
Depuis plusieurs décennies, la problématique du temps libéré a évolué. « La liberté » ne se pose plus simplement par rapport à la subordination liée au travail mais également par la subordination des esprits. En effet, notre temps libre suscite l’intérêt, et est désormais identifié comme une source de profits potentiels. Plus que du temps disponible pour notre émancipation et épanouissement, il tend à devenir du temps disponible à des fins commerciales, source de nouvelles inégalités sociales.
Des lors une question s’impose à la famille socialiste : Comment faire du temps libéré un temps d’épanouissement et d’émancipation ? Comment faire du temps libre un temps constructif pour la démocratie permettant à chacun d’appréhender les clefs du monde qui l’entoure pour devenir acteur ?
Alors que le libéralisme domine la société et impose le chacun pour soi et le consumérisme, en vidant la citoyenneté de son contenu social, nous devons réaffirmer les valeurs républicaines qui garantissent droits sociaux, culturels, intellectuels. Alors que les inégalités se creusent dans une société broyée par le libéralisme, l’éducation populaire c’est à dire c’est un projet d’éducation permanente, au service de l’émancipation et de l’accès au savoir et à la culture, définie par Condorcet au début de la révolution française pour favoriser l’égalité politique et l’exercice de la démocratie doit demeurer une clé d’émancipation et de progrès social.
Cette société que nous dessinons a pour maître mot l’émancipation, et l’épanouissement, de femmes et d’hommes qui, à travers un système éducatif formel ou non-formel qui les rend plus libres, s’approprient le monde, s’impliquent dans la démocratie, et s’initient à toutes les pratiques culturelles et sportives qui épanouissent le corps et l’esprit. La question n’est pas de choisir entre travail et loisirs mais bien de maitriser son temps et son destin, à travers des valeurs universelles telles que l’égalité et la liberté.


« Permettre aux Hommes et aux Femmes de maîtriser leur destin passe par des politiques éducatives et du temps libéré, c’est autour de ces deux thématiques que la démocratie s’est construite [...] »
Si l’on peut comprendre que la démocratie est cause et conséquence de politiques éducatives, il semble exagérer de voir dans une politique du temps libéré la naissance de la démocratie. La société du temps libéré est un facteur d’approfondissement de la démocratie.
Mais on peut très bien concevoir une démocratie sur le point de vue institutionnel qui fonctionnerait parfaitement sans pour autant prôner la société du temps libéré. Preuve en est qu’il n’a pas fallu attendre la diminution du temps de travail pour faire face à une véritable démocratie libérale.
Il faut différencier la démocratie purement institutionnelle de la démocratie pour laquelle nous nous battons, qui est une démocratie qui concerne l’ensemble de la société, ses pans d’activités et sa conception du travail.